Au début de l'année 1921, la guerre civile qui oppose les "rouges" et les "blancs" en Russie approche à son terme. Les soldats au bonnet pointu frappé de l'étoile rouge sont sur le point de remporter la première manche de la Grande Révolution prolétarienne. En novembre 1920, le général Wrangel s'octroyait un dernier baroud d'honneur en faisant évacuer ses troupes de Sébastopol au nez et à la barbe des bolcheviks. Ces rescapés iront s'exiler à New York ou à paris en remâchant sans cesse le souvenir de la Russie éternelle. Trotski peut désormais dormir tranquille. Son armée rouge forgée sur le tas a réussi le pari de vaincre la coalition capitaliste. La dernière armée blanche a disparue et tout l'ancien empire tsariste s'offre à lui.Dernière armée? Pas si sûr. Dans l'immensité des plaines sibériennes, un homme croit encore pouvoir renverser le cours de l'Histoire. A la tête de sa "division asiatique de cavalerie", à peine forte d'un millier d'hommes, le Baron Ungern-Sternberg rêve de contrecarrer ses plans en fondant une nouvelle "Horde d'Or"... Qui est donc cet homme qui s'imagine pouvoir tenir tête aux centaines de milliers de gardes rouges lancés contre lui ? Né à Graz en Autriche, le 29 décembre 1885, Roman fedorovitch Von Ungern-Sternberg appartient à la vieille noblesse germanique établit en Estonie depuis le XIIe siècle. Ses "ancêtres", comme il aimait à le rappeler à ses interlocuteurs, se sont distingués sur tous les champs de bataille depuis l'époque des croisades. Losqu'un juge soviétique lui demandera après son arrestation quels furent les services rendus par sa famille à la Russie, le baron se contentera de cette réponse laconique : "72 tués à la guerre !" Avec une telle généalogie, il était inévitable pour lui d'embrasser tout jeune la carrière militaire. D'abord inscrit au corps de marine de Saint-Pétersbourg en 1896, il s'engage ensuite comme simple soldat dans un régiment d'infanterie lorsque la guerre éclate avec le japon en 1904. L'homme a besoin d'exploits pour faire honneur à sa ligné et qui sait, avoir peut-être le même destin tragique... Malheureusement pour lui, les combats sont déjà terminés lorsque son unité arrive en Extrême-Orient. De retour à Saint-Pétersbourg, il entre à l'école militaire Paul Ier et en sort promu officier en 1908. Affecté dans un régiment de cosaques en Transbaïkalie, Ungern attend en vain le prochain accrochage avec l'Empire du Soleil levant. Le conflit tardant à venir, l'ennui de la vie de caserne est comblé par la vodka. Les esprits s'échauffent et Ungern reçoit un coup de sabre à la tête au cours d'un duel avec l'un de ses camarades. Le général Wrangel s'est toujours demandé si cette blessure n'avait pas définitivement altéré son caractère en annihilant chez lui toute sphère émotionnelle. Muté dans un autre régiment près du fleuve Amour, Ungern décide de le rejoindre à cheval en parcourant seul les 500 kms de Taïga. Il se familiarise peu à peu avec les coutumes des peuplades mongoles et bouriates, ainsi qu'au bouddhisme qui devient le socle de ses convictions sur les lois universelles régissant le monde. Page suivante
Généalogie
" Mon nom est entouré de tant de haine et de terreur que nul ne peut distinguer le vrai du faux, l'histoire de la légende. Un jour, vous écrirez un livre, vous vous rappellerez votre passage en Mongolie et votre séjour dans la yourta du " général sanguinaire " … La famille des Ungern von Sternberg est ancienne : elle est issue d'un mélange d'Allemands et de Hongrois, des Huns du temps d'Attila. Mes ancêtres guerriers prirent part à toutes les guerres européennes. On les vit aux croisades : un Ungern fut tué sous les murs de Jérusalem, où il combattait dans les troupes de Richard Coeur de Lion. La tragique croisade des enfants, elle-même, fut marquée par la mort de Raoul Ungern, à l'âge de onze ans. Quand au XIIe siècle les plus hardis guerriers du pays furent envoyés sur les frontières orientales de l'empire germanique pour combattre les slaves, mon ancêtre Arthur était avec eux : c'était le baron Halsa Ungern von Sternberg. Ces chevaliers des marches frontières formèrent l'ordre teutonique des Chevaliers moines qui, par le fer et par le feu, imposèrent le christianisme parmi les populations païennes : Lituaniens, Estoniens, Livoniens et Slaves. Depuis lors, l'ordre des chevaliers teutoniques a toujours compté parmi ses membres des représentants de notre famille. Quand l'ordre teutonique disparut à Grunwald, sous les coups des troupes polonaises et Lituaniennes, deux barons Ungern von Sternberg furent tués dans la bataille. Notre famille alliait à l'esprit guerrier une tendance au mysticisme et à l'ascétisme. Au cours du XVIe et du XVIIe siècles, plusieurs barons Ungern von Sternberg eurent leurs châteaux en Livonie et en Estonie. Maintes légendes rapportent leurs exploits : Heinrich Ungern von Sternberg, qu'on appelait "la Hache " était chevalier-errant. Les tournois de France, d'Angleterre, d'Espagne et d'Italie connaissaient sa renommée et sa lance, qui remplissaient de terreur le coeur de ses adversaires. Il tomba à Cadix sous l'épée d'un chevalier qui lui fendit le crâne. Le baron Raoul Ungern von Sternberg était un chevalier-brigand qui opérait entre Riga et Reval. Le baron Pierre Ungern von Sternberg avait son château dans l'île de Dago, en pleine mer Baltique où il tenait à sa merci les marchands de son époque, grâce à ses exploits de corsaire. Au commencement du XVIIIe siècle, un fameux baron, Wilhelm Ungern von Sternberg, fut connu sous le nom de " frère de Satan " à cause de ses talents d'alchimiste. Mon propre grand-père devint corsaire dans l'océan indien, imposant son tribut aux vaisseaux anglais marchands et échappant toujours à leurs navires de guerre. Finalement capturé, il fut livré au consul russe qui le fit condamner à la déportation en Transbaïkalie. "
Ferdinand Ossendowski, "Bêtes, Hommes et Dieux"
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